Une série de quatre documentaires radiophoniques

Émission : LSD – La Série Documentaire,
Réalisation :
François Teste

Diffusion du lundi 9 au jeudi 12 septembre 2019 sur France Culture

Je suis né dans le Cantal. J’en garde en mémoire des paysages de montagnes d’un vert profond et aux reliefs moutonneux. Aujourd’hui, comme bon nombre de journalistes, je dois travailler à Paris, là où sont la plupart des grands médias. Mais je reste persuadé que l’on peut parler des problèmes qui nous concernent tous avec d’autres perspectives que celles de la capitale. Et pourquoi pas à partir de ce Cantal méconnu.
Loin des caricatures, ce département du sud de l’Auvergne n’est pas le plus à plaindre d’un point de vue de l’accès aux soins. Avec 385 médecins pour 143 000 habitants, ce n’est pas à proprement parler un désert médical. Et pourtant, trouver un rendez-vous avec un ophtalmo ou un gynécologue, c’est presque mission impossible. Il faut souvent aller à Clermont-Ferrand à deux heures de route d’Aurillac.
Les habitants du Cantal sont, comme les autres Français au cœur d’une recomposition de l’offre de soin. Le médecin généraliste n’est plus la pierre angulaire du système de santé. Les jeunes docteurs qui s’installent en libéral ont renoncé aux gardes après 19h. Ils désirent une vie normale. Alors d’autres prennent le relais. Les infirmiers libéraux d’abord qui font les tournées dans des campagnes vieillissantes, assurant les soins quotidiens et orientant les patients dans le système de santé. Les hôpitaux aussi, dont les urgences de ces zones rurales, en particulier la nuit, sont les seuls interlocuteurs pour les maladies bénignes ou sérieuses. Le secteur médico-social qui permet notamment de désengorger les hôpitaux psychiatriques qui ne parviennent plus à faire face à l’afflux de patients. Au milieu de ces grands mouvements, les guérisseurs, cette figure antédiluvienne des campagnes agricoles, pratiquent toujours et soulagent, en dépit de la raison, les maux que nous ne nous expliquons pas.

Et en toile de fond, on parle aussi du Cantal. De cette société qui n’est plus seulement agricole mais qui demeure rurale. Cette société qui s’est transformée sans que personne n’y accorde vraiment d’importance. Et pourtant, on entend encore, dans le fond, le son des cloches de vaches qui paissent sur les montagnes.


Épisode 1 : La tournée de l’infirmier

Fini le personnage du vieux médecin généraliste de campagne qui ne veut pas partir à la retraite tant il a sacrifié sa vie à son travail. Place aux jeunes ! Jean-Guillaume Fabre a 33 ans, et il nous entraîne dans sa tournée matinale d’infirmier libéral dans le sud du Cantal. Dans sa voiture, on est bringuebalés entre les boîtes vertes pour les prises de sang, les flacons en plastique de lotions antiseptiques et son sac rouge contenant compresses et bandages. On croise des tracteurs, une biche, des vaches sur le bord des petites routes. Les patients nous racontent leurs maux, Jean-Guillaume rassure les uns, rit avec les autres, discute avec tout le monde. On croise aussi le Dr Loïc Gapihan, 33 ans également qui s’est installé en 2017. Et Robin Debray, jeune pharmacien de 27 ans qui a décidé de racheter la pharmacie du village. Et si le moindre départ à la retraite d’un de leur collègue peut faire vaciller cet équilibre précaire, eux ne se laisseront pas faire car ils tiennent à leur métier autant qu’à ce bout de campagne et ceux qui l’habitent. La médecine rurale n’est pas morte, qu’on se le dise.


Épisode 2 : Une nuit aux urgences

Alors que la nuit s’annonce, les téléphones du SAMU du Cantal carillonnent. Aujourd’hui il pleut, et ça doit jouer sur le moral, car les urgences sont submergées de cas psychiatriques. Les alcooliques abstinents se remettent à boire, les couples en difficulté se déchirent, les personnes âgées dans leur maison de retraite décompensent.

Un étage en dessous, le service des urgences du centre hospitalier d’Aurillac tri, écoute et soigne tous ceux qui viennent jusqu’à eux. Ceux qui souffrent comme ceux qui ont peur. A Aurillac, il y a environ 30 000 passages aux urgences par an. C’est presque trois fois moins que les plus grands hôpitaux parisiens. C’est déjà beaucoup quand on sait que dans cet hôpital de taille moyenne une dizaine de postes de médecins urgentistes ne sont pas pourvus. Il n’est pas toujours facile de convaincre les jeunes praticiens de s’installer ici.

Dans le Cantal comme ailleurs, les médecins généralistes ne font presque plus de garde de nuit. Alors les urgences récupèrent tout type de malades des plus bénins au plus sérieux. Au-delà des cas médicaux, c’est aussi l’un des seuls services publics avec les pompiers et la police à être ouvert 24 heures sur 24. On ne peut donc jamais prédire ce qu’il va s’y passer. Il est bientôt 20h et une nouvelle nuit s’annonce pour l’équipe des urgences du centre hospitalier Henri Mondor d’Aurillac.


Épisode 3 : Travailler avec la maladie mentale

Caroline a 51 ans, elle est malade depuis ses 16 ans et elle aimerait bien profiter de la vie. Malgré les troubles psychiques qui lui parasitent son quotidien, elle vit dans un petit appartement à Vic-sur-Cère dans le Cantal, à 20 kilomètre au nord d’Aurillac. Elle travaille depuis vingt ans dans les cuisines du château d’Olmet, ce manoir austère de pierres grises, à la toiture noire, construit à la fin du 19e siècle.

Dans les années 1970, cet ancien aérium a été transformé pour accueillir des adultes atteints de maladies psychiques stabilisées dans le but de leur proposer un travail adapté. Depuis, l’évolution du foyer d’Olmet suit le cours des acronymes chers à la profession. De CAT, centre d’aide par le travail, il est devenu un ESAT, Établissement et services d’aide par le travail. On y construit des cordes et des nichoirs à oiseaux, on y récolte du miel et on conditionne de la quincaillerie pour les usines aux alentours. Comme partout, l’heure est à la rentabilité. Alors les éducateurs et les patients résistent pour que l’on n’oublie pas que la relation humaine et l’attention portée à la maladie constitue la raison d’être de ces établissements.


Épisode 4 : Les mots des guérisseurs

Dans le Cantal, tout le monde connaît au moins un guérisseur. En grandissant là-bas, j’ai été baigné dans cet imaginaire des magnétiseurs, des rebouteux, des coupeurs de feu. Malgré toutes les remises en question et les avancées de la médecine, ce personnage indémodable des campagnes françaises continue à soigner les maux du quotidien.

Anciens agriculteurs ou infirmière, on leur a transmis un don de guérison et ils doivent désormais l’assumer. Soigner des brûlures, des problèmes de peau, des hémorragies par quelques paroles murmurées et quelques signes répétés. Faire disparaître le venin des vipères par téléphone. Replacer une articulation ou une vertèbre. Leurs talents sont multiples et beaucoup n’hésitent pas à s’y frotter. Parfois même, certains hôpitaux y ont recourt.

Mais pour les guérisseurs, recueillir toutes ces souffrances, les secrets de familles, ça ne s’invente pas. Et ils ont bien conscience de la position de pouvoir dans laquelle les place ce que l’on raconte sur eux et sur leurs pouvoirs. Ils ne parlent donc pas facilement.

Ils  le reconnaissent eux-mêmes, aucun guérisseur ne peut remplacer un  généraliste ou un chirurgien. Pourtant, cette persistance de  l’irrationnel dans notre quotidien, dit quelque chose de notre rapport  à la maladie. Et cela dit aussi beaucoup des histoires que nous avons  besoin de nous raconter pour faire face à notre propre fragilité.


Avant-Première aux États-Généraux du Film Documentaire de Lussas (Ardèche)

La série a été présentée en avant-première aux États-Généraux du Film Documentaire de Lussas le samedi 24 août 2019 lors d’une séance d’écoute en plein air.
J’étais présent avec Perrine Kervran, productrice coordinatrice de LSD – La série documentaire, pour présenter le projet et répondre aux questions des premiers auditeurs.


Suite ?

Ce projet s’est mis en place comme un retour aux sources. J’ai recontacté beaucoup d’amis d’enfance et de proches de mes parents que je remercie sincèrement pour leur aide. Ce fut pour moi une introspection, fouillant ma relation à ce département où je suis né mais où je ne vis plus. Ce projet a soulevé beaucoup de questions sur lesquelles je réfléchis avec attention en ce moment et qui donneront, je l’espère, lieu à d’autres projets.
Comment cette expérience de vie m’a marquée ? Comment cette enfance et cette adolescence en campagne a formé mon regard de journaliste ? Comment mené ma pratique professionnelle pour intégrer cette partie de moi dans mon traitement des sujets ? Et plus généralement comment assumer une subjectivité pertinente dans la pratique du journalisme ?

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