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Chambretaud – Fragments de paysage #06

A quelques kilomètres de Cholet, au cœur de la Vendée catholique. Chambretaud, 1 437 hab. Ceci n’est pas une ville à proprement parler. Ni même une partie d’une ville. Un bourg tout au plus, ou une partie d’un bourg. Une église, qui surplombe et derrière elle se déploie une aire de maisons neuves. Une forme d’urbanité séparant le clocher des champs.
Un lotissement.

Dans les années 1990 et 2000, un peu partout en France, des groupes de maisons fraichement bâties se sont agglomérés aux villages traditionnels resserrés autour de leurs églises. Sur les terrains à bâtir vendus en lot, des maisons neuves ont surgi. Nous offrant un joli dégradé de crépis roses, parfois souillés de larges trainées grises, noires ou bordeaux. Maisons anguleuses, rectangulaires, parfois au touche-touche, se répétant le long de larges allées goudronnées, qu’on ne peut appeler routes, ni même chemins… Ce sont des espaces peu définis entre le parking, la bretelle d’autoroute et la piste pour vélo à roulette. Tout autour, s’exposent les fenêtres en PVC, les volets vernis, les grands portails rutilant, les clôtures en quérons aux crépis assortis. À la fois fier et triste. Les mairies même en ont profité. Trouvant dans ces modèles esthétiques une source d’inspiration pratique pour bâtir des lieux communs : toilettes publiques, écoles maternelles, salles polyvalentes…

Je me rappelle encore des expressions entendues dans mon enfance au sujet d’un tel ou d’un tel qui vivait « dans le lotissement, là bas » ou d’un autre qu’on avait rencontré « aux maisons neuves, là bas ». Ce « là-bas » était essentiel. Il aménageait une distance. Distance physique, car le lotissement se trouvait nécessairement en marge du village densément construit. Distance culturelle aussi, car les nouveaux habitants appartenaient à une classe neuve. Parfois horsains, parfois de la nouvelle génération, en tout cas distincts des propriétaires des vieilles maisons du centre. Des liens existaient pourtant entre les deux populations.

Dans mon village, c’était bien souvent les enfants des agriculteurs du coin qui venaient faire construire sur un terrain donné par les parents. Une terre agricole se transformait en lotissement familial partagée entre frères et sœurs. Bien vite les nouvelles familles se retrouvaient entre quatre murs rutilants, couronnant des buttes de terre encore nue.

Au centre du village, de vieux couples, des veufs, des veuves, habitent les maisons des anciens, dans lesquelles bourdonne encore, seulement, une télévision, pas toujours aussi vieille qu’on le croit. Dans les lotissements périphériques, se retrouvent des familles, plus nombreuses, plus jeunes et plus animées. Les trajets entre ces deux pôles, par exemple ceux des grands-parents allant garder leur petits-enfants qui habitent le lotissement, modifient profondément les circulations quotidiennes et transforment les lieux de rencontre. On troque un banc pour un autre. On change de promenade digestive. On réinvente le village. Et lorsque ces vieux parents meurent, les enfants déjà installés dans les lotissements, vendent ou louent leurs vieilles demeures à des néo-ruraux, chamboulant une fois de plus la géographie du bourg.

J’observe ces excroissances sans dégoût mais avec fascination. Elles m’impressionnent, exactement de la même manière qu’une verrue, que l’on ne cesse de caresser sans s’habituer à sa présence. Elles semblent ne s’être jamais vraiment intégrées dans la silhouette du village. Et pourtant aujourd’hui ces archipels architecturaux ont acquis une place particulière dans mon imaginaire. Leur esthétique est étroitement liée à l’idée de ruralité. Les lotissements en viennent à définir tout autant le bourg rural que les monuments historiques, images d’Épinal de la campagne éternelle et de son bon vieux terroir, qui ne cesse de mentir.

Ils sont la robe moderne des ruralités françaises.

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